Avis sur Cinquante nuances de Grey : BDSM, stéréotypes et société

Nous avons un peu hésité avant de décider d’écrire un article sur la saga des Cinquante nuances. La sortie du troisième film Cinquante nuances plus claires il y a un peu plus d’une semaine nous a décidé à écrire sur une trilogie qui est in fine devenue un véritable phénomène de société que nous ne pouvions pas ignorer dans un blog traitant de la sexualité et de l’érotisme.

La question que nous souhaitons nous poser est : comment une saga érotique comportant de nombreux clichés a t-elle pu devenir un succès mondial et influencer dans une certaine mesure la sexualité et les fantasmes de la société ? Nous nous intéresseront dans cette article plutôt aux films.

Cinquante nuances de Grey en cinquante mots

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Cinquante Nuances de Grey, Cinquante nuances plus sombres et Cinquante nuances plus claires sont initialement trois livres érotiques racontant la romance entre Anastasia, timide étudiante en littérature et Christian Grey, milliardaire aux pratiques sexuelles sadomasochistes. Adaptée au cinéma, la trilogie connait immédiatement un succès international, démocratisant les pratique BDSM soft*.

Cinq statistiques :

  • Nombre de livres vendus à travers le monde : 125 millions
  • Nombre de livres vendus en France : 7,2 millions
  • Recettes mondiales pour le premier film : 571 millions de dollars
  • Nombre d’entrées en France pour le premier film : 4 068 085 de spectateurs
  • Nombre de minutes de scènes érotiques tous films confondus : 35 minutes

Un succès donc qui semble pourtant reposer sur une romance aux nombreux clichés caricaturaux.

Christain Grey : masculinité, argent, domination

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Christian Grey est un milliardaire. Il est aussi beau, grand, musclé. On devine une enfance difficile qui sera peu à peu dévoilée au fil des œuvres. De cette enfance difficile et traumatique, il aurait développé une personnalité reposant sur la domination. De la domination économique à la domination sexuelle, il cherche des partenaires lui obéissant totalement et pouvant lui permettre d’asseoir sa soif de pouvoir. Evidemment, il ne conçoit pas l’idée d’une relation dite « classique » avec des sorties au cinéma, au restaurant et un lit partagé.
Il aime attacher sa partenaire, la tenir avec fermeté, lui donner des fessées, la posséder.
Il possède même une « salle de jeux » remplie d’accessoires BDSM. Attention, il ne s’agit pas ici d’instruments de tortures mais plutôt d’attaches diverses (cordes, menottes), petits fouets. Du soft, en somme, mais suffisamment inhabituel pour déstabiliser une jeune femme conventionnelle.

Anastasia : Féminité, romantisme, sensibilité

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Au contraire, Anastasia est une idéaliste romantique, vierge de surcroît lorsqu’elle  rencontre Christian (et oui, elle doit être pure et innocente). Elle est aussi jolie, évidement très mince avec une jolie peau blanche, de jolis yeux bleus et de jolies lèvres pulpeuses. Elle étudie la littérature et travaille ensuite en maison d’édition. Elle est sensible et voudrait, contrairement au protagoniste masculin, construire une relation amoureuse.
Bien sûr, elle tombe amoureuse de Christian Grey et s’émoustille très vite face aux pratiques sexuelles de son partenaire. En même temps elle a peur.
Mais peu à peu elle gagne en confiance et a le courage de faire face à son bien-aimé et poser des limites.
Si l’image de la femme en prend un coup dans les premières parties, elle semble finalement prendre un peu de pouvoir au fil de l’histoire.

Le fantasme du jeune homme dominateur et blessé

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Que se passe t-il lorsque ces deux personnages, chacun un peu caricaturaux se rencontrent ? Sans vous spoiler tous les films, on voit très vite que Christian Grey tombe peu à peu amoureux, malgré lui au début, puis de plus en plus volontairement. Qui domine qui finalement ? Est-ce vraiment le mâle dominateur mais pourtant fragile ou la jeune femme frêle qui réussit à ouvrir le cœur d’un requin ayant cherché à refouler ses émotions ?
C’est peut-être la force de l’histoire écrite par une femme, principalement pour les femmes. Et dans une société où les hommes dominent par la force, les femmes seraient capables, elles, par leur douceur et sensibilité d’avoir un pouvoir encore plus fort que l’argent et la force physique. Ainsi, même si c’est lui qui l’attache et qu’elle est excitée à l’idée de lui appartenir et de s’abandonner entièrement, elle exerce sur lui un pouvoir encore plus fort puisqu’elle arrive à lui faire enlever peu à peu son masque.
On reste ici dans le stéréotype de la femme qui attendrit l’homme et le fait changer même si je pense que beaucoup de femmes se reconnaîtront dans ce fantasme du « badboy au grand coeur si on sait comment s’y prendre ». Et en fait, il y a quand même un peu une part de vérité dans cette histoire, même si cela est un peu trop réducteur.

Cinquante nuances de Grey : Clichés, conventionnalité, ouverture et consentement

Tout compte fait, la série des Cinquante nuances sonnerait presque comme un conte de fée du XXIème siècle avec une forme d’empowerement féminin qui reste malgré tout très conventionnel sous la forme « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Avec du rêve et des paillettes. A la place d’un château et d’un carrosse, on rêve à des villas, des jets privés et des voitures de courses (bravo aussi pour le placement de produit dans le dernier opus).
C’est la force de la saga : émoustiller et légèrement choquer certains sans toutefois perturber ou remettre en cause les fondements de la société, le rêve de la richesse et la place de l’homme et de la femme.
Et si elle est remplie de clichés, elle aura au moins eu le mérite d’évoquer certaines pratiques sexuelles répandues dans la population jusqu’à maintenant restées taboues (d’après une enquête Ifop, 33% des français ont déjà utilisé des accessoires BDSM soft type menottes, tapette à fesse, bandeau…)**.  Peut-être que le succès de la saga aura permis à certains de fantasmer ou réaliser leurs fantasmes sans trop culpabiliser. Aujourd’hui il existe même une marques de sextoys 50 Nuance de Grey. Les sex shop ont connu une très forte hausse de la demande d’accessoires BDSM suite à la trilogie (comme nous l’expliquons dans notre article Enquête et confidences : les sex shops).

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Par ailleurs, on peut quand même dire que les films auront mis en avant une notion dont on parlait peu jusqu’à récemment qui est celle du consentement. La notion de « contrat » revient à plusieurs reprises dans les films et la femme pose dès le début ses limites et établit un code d’alerte si le dominateur va trop loin à travers le mot « rouge » prononcé par la jeune femme et qui met fin au rapport.

BDSM, une affaire sans amour réservée aux névrosés ?

Le risque si l’on n’est pas forcément informé et qu’on regarde les films, c’est de penser que pour être attiré par ce type de pratique (et je parle bien de la pratique soft, attaches et fessées, n’allant pas beaucoup plus loin), il faut avoir vécu des traumatismes ou des situations humiliantes. Ou bien que c’est réservé aux élites riches et un peu dégénérées sans limites. Ou bien que l’on ne peut pas être en couple avec une personne avec qui on est romantique et avoir envie de rapports BDSM avec elle.
Pourtant, il est possible d’aimer ce type de pratiques sans être un milliardaire névrosé ou une jeune femme frêle innocente. On peut aussi d’ailleurs aimer pratique le BDSM avec son partenaire sans que cette relation ne se résume qu’à ce type de pratique. Il n’est pas nécessaire de devoir renoncer au romantisme et inversement. Il n’est pas non plus nécessaire que ce soit la femme qui soit dominée sexuellement et l’homme dominant.
Mais nous reviendrons bientôt sur ces sujets avec deux articles consacrés à la soumission soft et un autre à la domination soft….

* BDSM, définition du Wikitionnaire : Ensemble de pratiques sexuelles faisant intervenir le bondage, les punitions, le sadisme et le masochisme, ou encore la domination et la soumission
Le BDSM soft est moins violent et consiste souvent en des petites fessées, des attaches, des scénarii de domination/soumission sans qu’il n’y ait forcément de forte douleur ou d’humiliation
** Ifop Les Français et les sextoys : la grande enquête, Février 2017

3 commentaires sur “Avis sur Cinquante nuances de Grey : BDSM, stéréotypes et société

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